TEST 15 JOURS

Les challengers réinventent la banque

Depuis 2017, de nouveaux acteurs comme N26 et Revolut proposent des offres bancaires innovantes qui bouleversent la banque de détail en profondeur. Ces challengers poussent les acteurs traditionnels à se réinventer - d’abord pour les particuliers, puis pour les petites et moyennes entreprises. Qui sont ces nouveaux entrants ? Quels sont leurs propositions de valeur et leurs business models ? Comment transforment-ils le marché ? mind Fintech rassemble dans cet Essentiel toutes les ressources nécessaires pour comprendre ce bouleversement.
Par Aude Fredouelle avec Aymeric Marolleau. Publié le 22 juin 2021 à 12h58 - Mis à jour le 11 août 2021 à 16h01
Synthèse

Le contexte

En 2017, les néobanques 100 % mobile allemande N26 et britannique Revolut se sont lancées en France, introduisant sur le marché de nouveaux standards : compte courant et carte bancaire gratuite sans conditions de revenus ni d’utilisation, paiements et retraits gratuits à l’international, etc. Une application mobile associée permet en outre d’ajuster facilement ses plafonds, d’activer et désactiver sa carte bancaire et les paiements en ligne ou à l’étranger, de modifier le code PIN de la carte, d’être notifié en temps réel des transactions carte… Ces acteurs, qui ne sont pas contraints par des systèmes legacy ni des réseaux d’agence physiques coûteux, se sont démarqués par leurs produits innovants ainsi que des tarifs transparents et bien plus bas que les banques traditionnelles.

D’autres acteurs se sont ensuite lancés sur leurs traces : des start-up, comme la néobanque française Morning (reprise par la Banque Edel puis fermée, lire notre enquête à ce sujet et son dénouement) ; mais aussi des distributeurs et opérateurs télécoms, comme Carrefour avec C-zam (finalement abandonnée) et Orange avec Orange Bank. Lydia, application de paiement P2P créée en 2011, est aussi progressivement devenue une néobanque en proposant l’agrégation de comptes et des cartes bancaires.

Ces pure players ont réveillé le marché en amenant les acteurs traditionnels et les banques en ligne nées dans les années 2000 à innover. D’abord, en transformant leurs offres existantes : refonte des applications mobiles (lire notre dernier benchmark), nouvelles tarifications avec paiements sans frais à l’international (lire notre étude à ce sujet)… Parfois aussi en créant leurs propres banques mobiles généralistes, comme la Banque Postale avec Ma French Bank, Arkéa avec max ; ou en rachetant des services bancaires mobiles existants, comme Arkéa avec Pumpkin, BNP Paribas avec Nickel, BPCE avec la néobanque allemande Fidor (qui n’a finalement jamais été lancée en France)… 

Plus récemment, cette révolution ayant d’abord touché le segment des particuliers a initié un mouvement similaire sur le segment des petits professionnels, des indépendants jusqu’aux PME. De la même manière, entre 2016 et 2018, des nouveaux acteurs comme Anytime, Qonto, manager.one, Shine, puis plus récemment Memo Bank ont lancé des formules innovantes, à bas coûts, et des applications intégrant des outils de gestion pour les entreprises. Et là encore, les banques traditionnelles ont finalement été poussées à innover, en lançant des néobanques (comme le Crédit du Nord avec Prismea et le Crédit Agricole avec Blank), en rachetant des nouveaux acteurs (comme Société Générale avec Shine) ou en travaillant sur la refonte de leurs offres (comme BNP Paribas avec Mon Business Assistant).

Après les néobanques pour les particuliers et celles pour les pros, une troisième vague a émergé : celle des néobanques spécialisées ou affinitaires. Le segment le plus développé est celui des ados : à la suite du lancement de quatre acteurs indépendants en 2019, Xaalys, Pixpay, Vybe et Kard, La Banque Postale s’est aussi positionnée en 2020 avec l’offre WeStart de sa banque mobile Ma French Bank et Société Générale en a fait de même avec Banxup, tandis que les challengers Orange Bank et Revolut ont tous deux dévoilé des offres dédiées. 

Autre segment exploré : celui des néobanques vertes, notamment occupé par le néerlandais Bunq mais aussi, depuis 2021, par plusieurs acteurs français comme Helios et Green-Got. 

Les enjeux

  • Quels agréments ?

La plupart de ces nouveaux acteurs ne sont pas des établissements de crédit, contrairement aux banques traditionnelles et aux banques en ligne. Seules exceptions : dans le domaine des particuliers, N26, qui a obtenu son agrément en 2016, un an après son lancement, ainsi que Ma French Bank (via la Banque Postale), Orange Bank (grâce au rachat de Groupama Banque) et Bunq. Revolut, qui l’a obtenu en 2018 ne l’a pas encore déployé dans tous ses marchés et opère ainsi encore en France en tant qu’établissement de monnaie électronique. Chez les pros, en France, seule Memo Bank a obtenu le sésame, ce qui a retardé son lancement à 2020

D’autres opèrent en tant qu’établissements de monnaie électronique (comme Revolut en France et Monese) et certains en tant qu’établissements de paiement (comme Qonto, qui souhaite désormais devenir établissement de crédit). Cela signifie qu’ils ne peuvent pas proposer de produits de crédit en propre et doivent faire appel à des partenaires.

Même chose pour les agents prestataires de services de paiement, comme Shine, Pixpay, Xaalys, Vybe, Kard, Banxup, qui ne sont pas agréés par l’ACPR directement et passent par des plateformes de Banking-as-a-Service comme Treezor. Shine, par exemple, fait appel à Franfinance pour offrir des crédits à ses clients.

  • Quel business model ?

Sur le segment des généralistes, très peu de challengers ont atteint la rentabilité. Revolut, présent en Europe et aux États-Unis, a enregistré un chiffre d’affaires de 361 millions de dollars en 2020, en hausse de 57% sur un an, pour 277 millions de dollars de pertes nettes, mais le challenger a assuré avoir atteint le point mort en novembre 2020, grâce à ses 14,5 millions de clients. De même, à la même période, pour Starling Bank. Le britannique Atom Bank, qui a misé sur les crédits immobiliers et produits d’épargne, est passé dans le vert pour la première fois en juillet 2021. Et Nickel, rachetée par BNP Paribas, est rentable depuis 2018 grâce à ses abonnements annuels. 

Pour les autres, qui se proposent souvent un compte courant et une carte gratuits et sans frais à l’international, la rentabilité n’est pas encore atteinte. En 2018, l’ACPR publiait un rapport sur les modèles d’affaires des banques en ligne et néobanques, qui soulignait leurs difficultés à trouver des modèles économiques rentables. 

Résultat : les acteurs indépendants qui dominent le marché, Revolut et N26, ont levé des sommes très importantes pour se développer (respectivement 905 millions et 819 millions de dollars). Le britannique Monzo, qui a levé 648 millions de dollars depuis sa création, a par exemple enregistré une perte de 115 millions de livres en 2020.

Et aucun challenger français généraliste n’est indépendant : Nickel a été racheté par BNP Paribas, Orange Bank, qui a cumulé plus de 643 millions d’euros de pertes opérationnelles depuis son lancement, est financé par l’opérateur télécoms (qui cherche d’ailleurs un partenaire pour le soutenir), Ma French Bank par La Banque Postale, Aumax et Pumpkin par Arkéa.

Pour mieux se monétiser, beaucoup ont développé des abonnements premium et limité leurs offres gratuites, à l’image des refontes récentes des offres de N26 et de Revolut. N26, qui a annoncé en juin 2021 avoir franchi les deux millions de clients en France, indique d’ailleurs que depuis le lancement de ses nouvelles offres fin 2020, un nouveau client sur deux choisit un abonnement payant.

Les challengers et néobanques développent aussi des partenariats pour se rémunérer en tant qu’apporteurs d’affaires, comme N26 avec Younited Credit et Wise. D’autres, comme Orange Bank grâce à son agrément d’établissement de crédit, misent beaucoup sur le crédit à la consommation. Les produits d’assurance représentent aussi un levier de monétisation – Revolut veut ainsi développer une large gamme de solutions d’assurance dommage et vie. Plusieurs challengers ont aussi lancé une offre pour les pros, plus rentable, à l’image de N26, Revolut, et Orange Bank qui a racheté Anytime.

Enfin, certains acteurs français fondent leurs espoirs sur l’international, pour imiter N26 et Revolut et atteindre une masse critique de clients. C’est le cas d’Orange Bank, qui s’est lancée en Espagne puis en Côte d’Ivoire et prévoit trois autres déploiements en Afrique en 2021. Orange Bank vise un Ebitda (résultat brut d’exploitation) ajusté à l’équilibre en 2023 en France, ainsi que 5 millions de clients et 400 millions d’euros de PNB. 

Sur le segment des pros, le marché étant moins mature, les acteurs indépendants ne sont certes pas encore rentables. Mais la plupart assurent déjà rentabiliser le coût de chaque client grâce aux abonnements payants – c’est par exemple le cas de Shine, racheté par Société Générale, et de Qonto, toujours indépendant. Qonto vise 500 000 clients dont 50 % à l’étranger et la rentabilité d’ici fin 2023. De même, sur le segment des néobanques pour mineurs, la quasi-totalité des start-up ont choisi de facturer des abonnements payants pour stabiliser leurs modèles.

  • À l’étranger

Le Royaume-Uni a été le berceau de nombreux challengers : outre Revolut, Monzo, Starling et Atom s’y développent sur le créneau généraliste ; gohenry, Nimbl ou Osper sur les ados et Tide ou CivilisedBank sur les pros. N26, qui a tenté de se lancer outre-Manche, a d’ailleurs fini par jeter l’éponge.

Aux Etats-Unis, où Revolut, Monzo et N26 se sont lancés, des acteurs locaux se développent également, comme Chime, notamment financée par BNP Paribas et qui chercherait à se valoriser autour de 30 milliards de dollars pré-IPO début 2021, après avoir atteint une valorisation de 14,5 milliards de dollars en septembre 2020. Current et Greenlight se concentrent quant à elles sur le créneau des mineurs. 

  • Déclencheurs d’open banking

Ces nouveaux acteurs n’ont pas seulement introduit de nouvelles offres innovantes sur le marché. Ils ont aussi initié une mouvance plus globale vers l’open banking, un système bancaire “ouvert” dans lequel de multiples acteurs (banques, établissements de paiement, éditeurs technologiques…) partagent des données et intègrent les services des uns et des autres dans leurs propres interfaces. D’abord, parce que ces start-up sans legacy et construites de manière APIsée intègrent facilement des partenaires spécialisés et en font même un aspect clé de leur business model (comme Starling Bank avec sa marketplace et son activité en marque blanche par exemple). Ensuite, parce qu’ils poussent les acteurs traditionnels à innover et à trouver de nouveaux leviers de croissance. Les banques se sont lancées dans des chantiers d’APIsation de leurs systèmes pour être capable d’intégrer des partenaires afin d’améliorer leurs offres (Banking-as-a-Platform) mais aussi de proposer leurs offres en marque blanche ou grise à de nouveaux acteurs, parmi lesquels les néobanques (Banking-as-a-Service).

Les chiffres clés

En France, trois challengers généralistes comptent plus d’un million de clients début 2020 : Nickel (1,9 million), N26 (1,7 million) et Revolut (1,3 million). Suit Orange Bank avec 539 000 clients (mais cela inclut les clients de crédits à la consommation), ma French Bank avec 280 000 clients, Monese avec 250 000 et Aumax avec 160 000 clients. Les néobanques pour mineurs, elles, compte toutes moins de 50 000 clients. 

Du côté des néobanques pour les pros, Qonto revendiquait 120 000 clients fin 2020 sur ses marchés (France, Allemagne, Italie et Espagne) et Shine 100 000 en avril 2021 (mais Shine cible avant tout les freelances et petites entreprises). Manager.one, Memo Bank, Anytime, Prismea ou Blank ne communiquent pas sur le nombre de clients. Revolut revendiquait 500 000 clients entreprises en Europe à l’été 2020 et N26 indique que “dans ses principaux marchés, la part des comptes business représente 15 à 20 % des clients N26”. N26 revendiquait début 2021 7 millions de clients au total dans le monde, dont 1,7 million en France, ce qui signifie que le challenger compterait entre 255 000 et 340 000 clients business en France. 

  • Valorisations

Les valorisations des challengers français ne sont pas connues. Nickel aurait été rachetée pour 200 millions d’euros par BNP Paribas en 2017, selon des sources du Monde. Du côté des acteurs étrangers, N26 s’est valorisée à 3,5 milliards de dollars en mai 2020 et Revolut, qui valait 5,5 milliards de dollars lors de son dernier tour de table en février 2020, a été valorisée à 33 milliards de dollars lors d’une levée de fonds de 800 millions en juillet 2021.

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